Urban II

Ce projet fait écho à URBA 1 en ce qu’il suit le même raisonnement « déconstructif ». C’est un travail qui porte sur l’image de la ville et sur un dispositif à mettre en place afin que le regard du citadin soit nourri de ce qui lui fait paradoxalement aujourd’hui le plus défaut, c’est-à-dire la ville. En effet, la ville n’est plus la ville. La ville n’est pas davantage un tableau, un musée ou un film, une exposition ou un concert. La ville ne se contemple pas. Le fait de contempler la ville, de la « visiter », de la regarder, constitue un piège. Car c’est par la vue que nous sommes pris et qu’elle nous est volée, qu’on l’utilise contre nous. Il y a aujourd’hui une neutralisation de la ville comme canal ou support communicationnel, une dissimulation, une transformation en fond : panneau et cimaise. Sous les signes qui prolifèrent, la ville se retire, elle n’apparaît plus. Dans ce contexte, il faut produire un art existentiel, un art de la vie urbaine. Ce concept d’art urbain devrait être entendu, sur les traces de Michel Foucault, comme une arme/esthétique de résistance à opposer au pouvoir urbain, économique et politique. La ville devrait redevenir ce  » fugitif  » au sens de Baudelaire et de Walter Benjamin. J’opère donc une déstructuration de l’image de la ville en tant que stéréotype (ce qu’elles sont toutes devenues à force d’user et de reproduire leur image à l’infini, à force de s’urbaniser sur les mêmes modèles socio-économiques de développement) pour la remplacer par une sorte de  » non-ville « , une ville absente d’elle-même, mais au combien signifiante comme représentation générique de toutes les villes et interprétation critique des conflits viscéraux et des tensions urbaines. URBA 2 est un projet en cours d’élaboration qui rejoint aujourd’hui ma démarche autour de l’étude de l’œuvre d’art dans l’espace public. Il vient en parallèle à ce mémoire introduire une présence visuelle  » questionnante  » sur la ville et ainsi glisser dans la rigueur de l’analyse théorique le frissonnement d’un début de réponse sur les potentialités communicationnelles de la ville lorsqu’elle s’interroge sur elle-même. Techniquement, les prises de vues en couleurs ( » véritables « , comme l’écrivait Georges Perec) s’apparentent aux documents photographiques de paysage urbain. Elles intègrent toutes des panneaux de 3X4m ou des panneaux appelés  » sucettes « . Ceux-ci sont vidés de leurs publicités, remplacées par des images qui résonnent avec le contexte urbain. Ces images représentent des paysages et des scènes urbaines non-spectaculaires. Des sortes de  » point aveugle  » de l’urbain, des non-lieux  » obscènes  » (dans le sens qu’ils figurent hors de la scène). Sous l’impact des médias, dans le stade de développement et de pouvoir-influence que nous connaissons actuellement, la ville se transforme en un dispositif médiatique, aussi complexe que réducteur, elle se retire donc en tant que telle, elle disparaît en tant que ville, elle n’apparaît plus phénoménologiquement parlant.

La ville est de plus en plus utilisée comme simple support de communication commerciale, de publicité, entendue au sens le plus large possible. Comment concevoir et regarder la ville comme outil ? Comme un outil à la fois existentiel et spirituel ? Tout d’abord, on se doit de dénoncer un certain idéalisme de la vision de la ville envisagée comme lieu public de la rencontre, du croisement avec l’autre, avec les autres. Cette ville-là, n’existe plus ou si peu. Se sentir lié aux autres dans une ville, c’est sentir que son voisin (qui n’habite pas forcément sur le palier) partage les mêmes préoccupations que soi. C’est se sentir appartenir à une large communauté d’esprit qui n’appartient qu’à la ville et tente de donner des réponses aux problématiques urbaines qui se renouvellent incessamment. Se sentir en relation avec l’autre citadin, c’est être  » perméable  » à sa situation sans pour autant le connaître. Mais la ville se vide de sa vie, les habitants semblent ne plus se  » supporter  » les uns les autres. La solidarité n’opère plus à l’échelle de la ville, encore parfois à celle du quartier ou celle de la rue ou de l’étage. Le propre de la ville, c’est qu’elle n’est pas un territoire. Elle est sur un territoire, dans un territoire, mais la territorialité s’arrête à ses portes. Or la ville n’a plus de portes. Elle les pousse toujours plus loin en conquérant l’espace, mais c’est plutôt l’espace qui l’a envahi. Et l’espace terrestre n’est jamais neutre ; il est toujours territoire, déjà territorialisé. La ville est devenue  » zone  » urbaine, décor urbain ou paysage urbain. Il y a toujours plus de villes dans la ville, qui toutes se disputent la ville. La ville s’étend comme territoire et se restreint comme espace public. Les citadins s’isolent par groupes (gated-communities, associations, replis identitaire et communautaire), comme si la ville ne voulait pas assumer cette fonction première d’être ce qui nous lie, d’être notre cause commune. La ville vide de nous, la ville vide de sens. La ville perd ses significations propres, se neutralise au profit des signes commerciaux. Et quand,  » fantômes « , nous la peuplons, que sommes nous : masse consommatrice, foule manipulée ou plèbe sans idées ? Nous avons besoin d’une  » sur-physicalisation  » du phénomène toujours plus disparaissant de la ville. Cet espace urbain nous concerne tous. Il s’agit d’inciter chacun à l’observer, à le rêver, puis à le transformer… Les panneaux de cette façon  » occupés  » quittent leur vocation première : ils permettent alors la réflexion et interrogent le spectateur sur sa relation à la ville en fonction de son état d’âme du moment, du contexte social dans lequel il évolue, de son niveau d’éducation à l’image, etc. À ce propos, les publicitaires diffusent parfois des images qui ne vendent rien, des images qui posent problèmes, mais la campagne d’affichage suivante nous rassure vite et nous révèle le produit mystère. Cette trame dramatique de suspens est désormais intégrée par le plus grand nombre d’entre nous. Alors imaginez maintenant que des images de ce type se suivent inexorablement sans jamais proposer d’issue didactique … Quelle panique s’inscrirait dans les esprits de certains et quel déferlement d’idées chez d’autres ! Pour ce travail, ma démarche se rapproche de celle d’artistes considérés comme  » appropriationnistes « ,  » simulationnistes  » et  » déconstructeurs  » : Barbara Kruger, Richard Prince, Jenny Holzer, Sherrie Levine, qui mettent notamment en avant le fait que  » notre monde serait peuplé de signes abstraits qui ne font même plus référence à une réalité tangible «