Par delà le périphérique

La ville, que devient la ville ? Plus la peine de parler de son centre, l’autopsie est évidente, le cadavre de ce qu’elle fut s’y étale sans fard.
Les signes de sa disparition règnent autant dans le délabrement intentionnel que subissent certains quartiers, que dans les rénovations urbaines soient à la mode
« high tech », soient insipides. Le petit commerce déserte les rues du centre et quant elle s’anime, la vile parait mimer une vie passée. Autre signe des temps, une nouvelle « ville » émerge en périphérie, perdue entre friches agricoles, lotissements standardisés et zones d’activités technologiques et commerciales. Cette ville vient, toute droite sortie de logiciels de conception architecturale, comme une sorte d’énigme au monde. Façades anonymes, répétées à l’envie; la taule ondulée galvanisée, le béton et le verre scandent son impénétrabilité.

En me promenant dans cette nouvelle ville, un dimanche, j’ai eu comme un frisson, l’impression fugace de marcher dans un scénario futuriste où l’homme aurait été banni de ce monde et où ne resterait plus qu’une sorte de décor froid, inauthentique, impossible à interpréter. Pourtant de ci, de là, chaleureuse, l’empreinte humaine, mais aussi celle d’une végétation conquérante, résonnait avec pugnacité, renvoyant cette architecture abstraite et ses contenus occultes, à leur étrangeté.
Je respirais à nouveau. Je pensais à Michel de Certeau à ce qu’il nommait l’« obscur entrelacs des conduites journalières ».
Cette part de créativité diffuse et de détournement qui nous permet de composer « le réseau d’une antidiscipline »* et d’apposer ainsi sur un territoire « verrouillé » nos propres marques, une accumulation d’indices révélant notre présence et indiquant que cet espace qui semble nous exclure est encore le notre.
                 

                                                                                                                                                                                                                                                 Patrice Loubon, octobre 2010

• Véronique BEDIN et Martine FOURNIER (dir.), « Michel de Certeau »,
La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences humaines, 2009.